Que signifie « agélaste » ?
Un agélaste est une personne qui ne rit jamais, ou qui rit extrêmement rarement. Le mot, utilisé comme adjectif ou comme substantif, désigne un caractère fermé à l'humour, insensible à la plaisanterie, dépourvu du réflexe social du rire. Ce n'est pas seulement quelqu'un qui n'aime pas rire : c'est quelqu'un chez qui le rire semble absent de nature, comme une faculté manquante. Le terme appartient au registre littéraire et précieux, et il porte en lui toute une métaphysique du rire : rire, c'est être humain ; ne pas rire, c'est se retirer de l'humanité commune. C'est pourquoi l'agélaste est souvent un personnage inquiétant dans la littérature.
Étymologie : celui qui n'a pas le don du rire
Le mot est emprunté au grec ancien agelastos (ἀγέλαστος), formé de trois éléments : le a- privatif (qui nie, comme dans a-pathie ou a-nonyme), la racine gelân (γελᾶν) qui signifie « rire », et le suffixe -tos qui en fait un adjectif verbal. Littéralement : « celui qui ne peut pas rire », « celui qui n'est pas riable », ou plus exactement « qui n'a pas ri ». C'est donc un défaut d'être que le mot désigne, une privation, comme l'aveugle est privé de la vue. Le mot français agélaste est une transposition savante qui n'est apparue dans notre langue qu'à la Renaissance, dans le sillage de l'humanisme et de la redécouverte des textes grecs.
Rabelais et la popularisation du mot
C'est à Rabelais que l'on doit l'introduction du mot dans la littérature française — il en est, selon toute vraisemblance, le premier utilisateur attesté en français. On le trouve dans le Tiers Livre (1546), au chapitre consacré au Pantagruelion, où il dénonce ceux qu'il appelle « Canibales, misanthropes, agelastes ». Il l'emploie de nouveau dans l'épître dédicatoire du Quart Livre (1552), adressée au cardinal Odet de Chastillon, où il se plaint de « la calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes » qui avait « vaincu [sa] patience ». Ces ennemis désignent vraisemblablement les théologiens de la Sorbonne, Calvin, ou le religieux Puy-Herbault. Rabelais oppose ainsi les agélastes — rabat-joie, censeurs, faux sages drapés dans leur gravité — à la joyeuse compagnie de ses personnages, qui font du rire une philosophie de vie. Pour Rabelais, le rire est une vertu, presque une hygiène ; l'agélaste est celui qui a perdu cette vertu, ou qui la refuse par orgueil ou par peur. Le mot, à peine arrivé en français, devient ainsi un outil de critique sociale : il désigne l'ennemi du rire, et à travers lui, l'ennemi de la liberté.
Agélaste, misanthrope, taciturne : quelles nuances ?
- Misanthrope : qui hait les hommes. Le misanthrope rejette la société ; sa solitude est une fuite. Il ne rit pas, mais parce qu'il n'aime pas les hommes, pas parce que le rire lui serait étranger.
- Taciturne : qui parle peu. Le taciturne peut rire — il rit même parfois intérieurement — mais il ne parle pas. Il y a du silence chez lui, pas du manque.
- Atrabilaire : d'humeur sombre, colérique. L'atrabilaire rit peu parce qu'il est occupé ailleurs, par la bile et l'aigreur. Le rire est remplacé par la mauvaise humeur.
- Agélaste : celui qui ne rit pas, non par tempérament, mais par absence. Le mot ne dit rien sur les autres émotions — l'agélaste peut être bavard, sociable, jovial même — mais il dit que cette manifestation précise du rire lui est étrangère. C'est le plus métaphysique des quatre : il porte une interrogation sur ce que signifie être humain.
Le rire comme faculté humaine
La philosophie occidentale a longuement médité sur le rire. Aristote, dans le De partibus animalium, note que le rire est le propre de l'homme : seul parmi les vivants, il est capable de cette manifestation. Rabelais reprendra cette idée au XVIe siècle dans sa célèbre formule du prologue de Gargantua : « Rire est le propre de l'homme. » Si le rire est l'essence de l'humanité, alors l'agélaste est celui qui n'est pas tout à fait humain. C'est la puissance de ce mot : il porte une exclusion ontologique. Dire de quelqu'un qu'il est agélaste, c'est dire qu'il manque quelque chose de fondamental à sa nature.
Dans la littérature : un personnage inquiétant
Les agélastes hantent la littérature. On les retrouve chez Molière, sous la forme de personnages secs, austères, incapables de saisir le comique de leur propre situation : Alceste dans Le Misanthrope, Arnolphe dans L'École des femmes. On les retrouve aussi chez Flaubert, dont Bouvard et Pécuchet pourraient être vus comme des personnages dont le rire est constamment décalé, jamais à sa place. Ces rôles témoignent d'une constante : l'agélaste est un trouble, un grain de sable dans la comédie sociale.
Plus proche de nous, certains personnages de Beckett — Hamm dans Fin de partie, Vladimir et Estragon dans En attendant Godot — portent une forme de comique gelé : ils ne rient plus, ou pas vraiment, mais quelque chose du rire persiste dans leur langage. L'agélaste beckettien est celui qui a perdu la capacité de rire, mais qui continue à faire rire les autres : figure vertigineuse de notre modernité.
L'agélaste contemporain
Aujourd'hui, l'agélaste peut prendre plusieurs visages :
- Le sérieux professionnel, drapé dans son importance, qui considère le rire comme une perte de temps.
- L'ironiste systématique, qui sourit de tout mais ne rit jamais franchement — il critique, il moque, mais ne s'abandonne pas.
- Le méfiant, pour qui le rire est une menace, une perte de contrôle, une faille dans l'armure.
- Le désenchanté, qui pourrait rire mais qui ne trouve plus rien de drôle — l'agélaste mélancolique.
Dans tous ces cas, l'agélaste est celui qui n'habite pas pleinement la communauté du rire. Il reste aux bords, spectateur ou censeur, jamais participant.
Exemple d'usage contemporain
« Dans ce colloque où les intervenants rivalisaient de bons mots, un seul restait impassible, comme si la plaisanterie ne l'atteignait pas : un agélaste au milieu des rieurs, marbre au cœur de la fête. » L'agélaste n'est pas forcément triste ni hostile : il est hors-jeu. Le mot décrit cette position singulière, cet exil du rire qui peut être noble (comme chez certains sages stoïciens) ou inquiétant (comme chez les tyrans qui redoutent la moquerie).
Pourquoi « agélaste » est un mot précieux
Rare, savant, élégant, agélaste n'a pas d'équivalent exact en français courant. Il faut plusieurs mots pour en cerner le sens — « quelqu'un qui ne rit jamais », « un homme sans humour », « un grincheux chronique » — mais aucun n'a la profondeur métaphysique du terme grec. Dire d'un homme qu'il est agélaste, c'est dire qu'il lui manque non une qualité sociale, mais une dimension d'humanité. C'est ce qui fait la puissance du mot : il convoque la question du rire comme signe distinctif de l'humain, héritée d'Aristote et de Rabelais, et la retourne en interrogation sur notre temps. Rions-nous encore assez ? Voilà peut-être, en filigrane du mot, la véritable question qu'il pose.
Pour aller plus loin
Découvrez notre définition complète d'« agélaste », explorez son pendant souriant chez sardonique, ou parcourez d'autres mots rares du dictionnaire. Pour les caractères sombres, consultez aussi atrabilaire, misanthrope et taciturne.